L'Isle-sur-la-Sorgue, Pont-Audemer... Mais pourquoi y a-t-il autant de « petite Venise » en France ?

Il y a 2 semaines 53

En Bretagne, en Normandie, en Provence… Il s'en compte une cinquantaine au sein des frontières de l'Hexagone. Qu'est-ce qui motive ces villes et ces villages à s'inspirer ainsi de la Sérénissime italienne ?

En tapant sur Internet « petite Venise », département après département, de l'Ain (01) au Val d'Oise (95), la liste ne cesse de s'allonger… Résultat des courses : au moins cinquante « petite Venise » sont répertoriées dans l'Hexagone. Y figurent des destinations touristiques iconiques telle Annecy, «petite Venise des Alpes», qui côtoie des bourgs méconnus comme La Canourgue, «petite Venise de Lozère», ou Bonneval, «petite Venise de la Beauce». Mais pourquoi tant de villes et de villages se comparent-ils ainsi à la Cité des Doges ? Est-ce bien légitime, sous prétexte qu'ils se situent au bord de l'eau…

Canaux ancestraux

« À Brantôme, ce n'est assurément pas un terme marketing né dans les années 1980 : il a été inventé par le président Raymond Poincaré qui s'est exclamé, lors de sa venue en 1913 : « C'est la Venise du Périgord ! » », justifie Julie Martinet, directrice de l'office de tourisme de ce village bucolique de la Dordogne. En Alsace, le surnom de petite Venise donné à Colmar ne semble pas non plus né de la dernière pluie, pour un décor de carte postale forgé au fil des siècles. «Nous retrouvons cette appellation sur des plans touristiques de l'entre-deux-guerres», souligne Claire Weiss, directrice de l'office de tourisme. C'est au Moyen-Âge que les marécages situés au sud de la ville ont été transformés en zones maraîchères irriguées par la Lauch remonte, elle, au Moyen-Âge. Cette rivière permettait aux cultivateurs de transporter leurs légumes jusqu'au quai du marché couvert de Colmar, à bord de barques à fond plat.

Le même usage ancestral se retrouve à Amiens, dans la Somme, où les maraîchers acheminaient leurs produits à travers un dédale de canaux. Il vaut à la capitale picarde d'être surnommée la Venise du Nord. Un titre partagé avec Bruges, en Belgique, ce jeu de comparaison étant loin d'être l'apanage français…

Vestiges d'embarcadères

Dans la «petite Venise» normande, à Pont-Audemer dans l'Eure, les canaux situés entre deux bras de la Risle étaient empruntés par des pêcheurs qui jetaient leurs filets jusqu'à l'estuaire de la Seine. Des barges à fond plat, appelées échaudes ou escaudes, servaient à transporter de la chaux ou du grain.

Aujourd'hui, comme en Vénétie, les piétons se perdent d'un canal à l'autre à travers des ruelles médiévales. «Chaque maison bénéficiait d'un accès direct pour apponter. On repère çà et là des vestiges d'embarcadères en bois», relève Nathalie Delanney, directrice de l'office de tourisme. Cette tradition de pêche était également forte dans le Vaucluse, à L'Isle-sur-la-Sorgue, la »Venise comtadine» aux eaux riches en truites, écrevisses et anguilles. «S'il y a une petite ressemblance avec la Sérénissime, c'est avant tout une réalité historique de canaux aménagés dans d'ancien marais», résume ainsi Isabelle Martre, guide conférencière.

Ambiance dolce vita

À Goudargues, petite Venise du Gard, un seul canal traverse la commune. Gard Tourisme / Photo presse

À Goudargues, petite Venise du Gard, un seul canal traverse cette commune de 3000 habitants, bordé de terrasses de restaurants dans une ambiance dolce vita. «Ce n'est pas le Grand Canal de Venise ! Mais on a l'impression d'être en vacances, avec un parfum d'ailleurs. Parfois peut-être exagéré, ce terme de petite Venise apporte du rêve», analyse Lesly Reynaud, directeur de l'office de tourisme. Les reflets des façades sur l'eau ajoutent leur touche apaisante, hors du temps, qui se perçoit également à Argenton-sur-Creuse, petite Venise du Berry, où les maisons à galerie de bois semblent suspendues au-dessus de la rivière. «Le pont du XVe siècle était autrefois couvert d'habitations, comme le pont du Rialto», remarque Sylvie Auquit, fondatrice du tour-opérateur local Thisytravel, qui propose depuis juillet 2021 un nouveau circuit de visite sur tablette numérique.

Marketing raisonné

Soulaines-Dhuys a pris l'appellation de Venise Verte il y a une vingtaine d'années. OT Grands Lacs de Champagne

Forte de 400 habitants, la commune de Soulaines-Dhuys a pris l'appellation de Venise Verte de l'Aube bien plus récemment, il y a une vingtaine d'années. «C'était l'époque d'une prise de conscience de l'intérêt de valoriser les sites du département», explique Alexis Gilbert, directeur de l'office du tourisme. Ce village du bocage de la Champagne humide est parcouru de rus, enjambés par une douzaine de ponts dont le plus ancien date de 1607. Il a été modelé depuis l'Antiquité par une résurgence qui, revers de la médaille, provoque des inondations, encore dernièrement en juillet. À l'image de l'acqua alta à Venise…

Venise n'est pas en Italie, Venise, c'est chez n'importe qui

Serge Reggiani

Cités lacustres

Dans le Midi, Port Grimaud décroche le titre de petite Venise la plus récente de France. Sandra Castor

Dans le Midi, Port Grimaud décroche le titre de petite Venise la plus récente de France, sortie de terres marécageuses en 1967. En bord de mer comme la Cité des Doges, cette station balnéaire revendique plutôt un statut de cité lacustre. Il arrive qu'elle soit appelée la Venise provençale. À tort, car cette dénomination est détenue de bien plus longue date par Martigues, dans les Bouches-du-Rhône : dès 1934, l'artiste Alibert chantait «Adieu Venise provençale» en référence à ce « cher petit village », « pays de mes amours ». Alors entonnons plutôt les paroles de Serge Reggiani : «Venise n'est pas en Italie, Venise, c'est chez n'importe qui [...] C'est n'importe où, c'est important, Venise c'est quand tu vois du ciel, couler sous des ponts mirabelles, c'est l'envers des matins pluvieux, c'est l'endroit où tu es.»

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